Préparation à la naissance

Devenir une famille

13 juillet 2017

2h30. Je viens de reposer mon livre, Thésée met le pied dans la chambre. Une série de contractions plus douloureuses que celles auxquelles je m’étais habituée depuis un mois commence. Elles me cassent le bas-ventre sans que l’eau brûlante du bain, les respirations profondes ou le soutien de Thésée ne les apaisent. Elles se suivent, s’intensifient mais s’espacent sans régularité. 5 minutes, 3 minutes, 2 minutes, 3 minutes, 6 minutes, 2 minutes…

4h30. Au téléphone, les urgences gynéco conseillent de reprendre antispasmodiques et paracétamol. Si ce n’est pas régulier, c’est que le vrai travail n’a pas commencé.

5h00. Je presse Thésée d’aller chercher la voiture. Vrai ou faux travail, il faut partir. Maintenant ! Je ne tiens pas debout, je ne tiens pas assise.

5h30. Passage express en salle de consultation. L’examen montre un col dilaté à 6. Un bon 6. On se regarde avec Thésée, on réalise. C’est aujourd’hui que notre enfant va naître. Je suis pliée en deux mais euphorique. Et soulagée que ce soit (enfin) la bonne ! Direction la salle d’accouchement. On passe devant la salle de ponction. Je souris à l’idée que c’est ici que tout a commencé.

6h30. Je perds les eaux sur la table. L’anesthésiste pose la péridurale entre 2 contractions. L’effet est immédiat. Je ne ressens plus aucune douleur mais au grand étonnement de l’équipe, je conserverai une véritable mobilité jusqu’au bout. On voit le soleil se lever à travers les fenêtres, c’est une journée qui s’annonce ensoleillée.

8h30. L’équipe de jour relaie celle de nuit. A la porte apparait un visage familier. Le Dr Athéna était de garde. Elle vient nous saluer avant de s’en aller. Elle est joyeuse de nous voir sur la ligne d’arrivée. On est touché.

10h30. Notre bébé, parti comme une fusée, a ralenti sa course et continue tranquillement son voyage. 1cm de dilatation par heure. Sans ocytocine de synthèse. Avec des injections de péridurale très espacées. Les fesses sur une galette d’air, je garde le bassin mobile même quand je me repose et continue de pratiquer mes respirations. Thésée et moi on se serre l’un contre l’autre, on écoute Chet Baker. Une sage-femme demande : vous avez prévu une musique plus dynamique pour l’expulsion ? On rit. Il règne une atmosphère calme et légère. Je tremble, c’est nerveux. Je n’ai pas peur. Je suis même super excitée. Mais j’ai le trac. Comme avant de rentrer sur scène. Le monde inconnu qu’on s’apprête à fouler me donne le vertige.

12h. Notre équipe s’excuse de ne pas être plus avec nous ; il y a deux autres accouchements en cours. On entend un bébé crier. On se dit bientôt nous. Les contractions ont ralenti. Des mois que j’en ai le pressentiment avec son dos collé à droite : notre petit d’homme se présente en OS et cogne sur le promontoire. L’interne en obstétrique qui a fait l’échographie quitte la salle en nous souhaitant un bel accouchement : J’espère qu’on n’aura pas à se revoir. Nous aussi… J’adopte différentes gymnastiques pour que bébé trouve la sortie. Je sais que c’est un dégagement plus compliqué et plus risqué pour mon périnée. La peur des forceps et de la césarienne d’urgence m’effleure. Je garde confiance. Ce bébé a toujours su ce qu’il faisait.

13h30. A nous maintenant ! Je ne sais pas s’il a trouvé le chemin. L’étudiante sage-femme vérifie sous le drap. Ah oui, je vois ses cheveux ! Il a des cheveux… ce premier détail de lui m’émeut. On change de playlist, pour la phase finale, ce sera la BO de La La Land. Je choisis de pousser allongée sur expiration. Comme les étriers ne veulent pas se relever, je demande à Thésée et une sage-femme de me servir d’appuis aux pieds. On me guide. Je peine. Il faut vraiment pousser vers le bas pour faire sortir cette « petite » tête qui a décidé de regarder vers moi. Ça n’en finit pas. Bébé reste coincé longtemps mais conserve un rythme cardiaque de marathonien. Je hurle, je lâche quelques gros mots et m’excuse, ça fait rire les sage-femmes. C’est le cri du périnée disent-elles. Sous leurs encouragements et les yeux plongés dans ceux de Thésée, je puise au fond de moi la force nécessaire pour une dernière poussée. Sans même une déchirure, la tête finit de sortir, le corps suit dans une glissade. On pose sur mon ventre un petit être bleu, nu et visqueux.

14h16. Ulysse est né…

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Il n’y a pas de mots pour décrire après la vague d’amour qui nous emmène au large… L’accouchement restera pour nous un souvenir merveilleux. Le voyage a été long mais l’odyssée ne fait que commencer.

 

Préparation à la naissance

Pourquoi je ne voulais pas de péridurale et pourquoi j’en aurai une quand même

Quand à l’entretien prénatal, la sage-femme m’a demandé si j’avais un avis sur la péridurale, j’ai répondu que j’en voulais une tout simplement. Je n’ai pas peur des piqûres et je ne voyais pas l’intérêt de souffrir pour mettre au monde un enfant.

Quand au fur et à mesure de la préparation à la naissance et de mes lectures, j’ai appris comment se déroulait un accouchement,  j’ai révisé mon jugement. Je ne me suis jamais sentie gagnée par la peur de l’anesthésie ni l’envie du dépassement de soi. Les métaphores des efforts sportifs et des montagnes à gravir n’ont pas eu d’effets sur moi. Par contre, j’ai découvert le rôle du cerveau reptilien et celui des mécanismes hormonaux qui entrent en jeu dans la gestion la douleur. J’ai compris qu’être mobile jusqu’au bout sans être perturbée par les interventions médicales et médicamenteuses permettait de maintenir la sécrétion d’ocytocine, garante de la progression du travail. J’ai pris connaissance des études montrant que la péridurale augmentait les risques d’extraction instrumentale, d’épisiotomie et de césarienne. J’ai eu le sentiment que la venue de notre petit d’homme serait facilitée par le fait de l’accompagner activement et instinctivement dans sa traversée.

Quand il s’est agi d’écrire notre projet de naissance, je ne me suis pas retrouvée dans ceux que j’avais pu lire sur la toile. Alors j’ai écrit en quelques mots notre histoire, notre confiance en cet hôpital qui avait fait naître notre bébé dans une éprouvette et dans lequel on voulait maintenant le mettre au monde. Et j’ai émis le souhait d’un accouchement physiologique sans lister les démarches, les interventions et les médicaments qu’on refusait, pas inquiète à l’idée qu’ils sauraient très bien ce que cela implique.

Quand hier, lors du rendez-vous du 8e mois, le sage-femme de l’hôpital a lu notre projet de naissance, il a dit « j’adore ». Il a étudié tout le dossier et devant l’absence de contre-indications, il a donné son accord pour la salle nature, environnement idéal pour tenter l’accouchement sans péridurale et vivre une naissance physiologique : baignoire, lit, suspensions, lumière tamisée, pas de monitoring en continu…

Quand aujourd’hui, l’anesthésiste a fait la grimace devant l’ouverture de ma mâchoire, je me suis rappelée ma dernière consultation. Le médecin a changé mais pas le verdict : difficile d’intuber. Gros point d’exclamation sur mon dossier. Danger. Hors de question de risquer l’anesthésie générale. Elle barre « salle nature »  et m’explique la différence entre péridurale de confort et péridurale sur indication médicale. Dans mon cas, c’est eux qui décide. Je parle de risque de mort vous savez ! Elle essaie de me faire relativiser en me disant que la majorité des femmes qui souhaitent accoucher sans péridurale finissent par la demander, qu’avec un parcours si difficile que le mien l’essentiel est que tout se finisse bien. Problème de riche, j’en ai conscience, mais la déception est énorme. J’ai perdu la confiance et la sérénité que j’avais gagnées. Je me vois clouée au lit, le travail à peine commencé, laissant mon bébé se démener seul pour trouver la sortie. J’ai l’impression que je vous ai un peu refroidie… Un peu oui.

Quand Thésée tente de me réconforter, il me rappelle que notre bébé est un warrior. Qu’il a eu la meilleure note de sa classe de blastocystes. Qu’il s’est accroché, lui le seul en trois ans, le premier. Qu’il résiste aux cinquante contractions journalières parce qu’il n’est pas encore temps de le déloger. J’arrive à me dire que Thésée a raison, qu’il faut lui faire confiance, que c’est un bébé qui sait ce qu’il fait.

Préparation à la naissance

Allaitement, la question de la culpabilité

Hier, ma mère a dit Je vais te donner un conseil et je ne t’en donnerai qu’un seul. Connaissant ma mère, il est très probable qu’elle tienne parole. L’éducation de notre petit d’homme entrainera certainement des désapprobations qu’elle n’exprimera pas.
Le seul conseil qu’elle me donnera, c’est donc celui-là :
Tu veux allaiter. Tu vas essayer. Mais si ça ne marche pas, tu ne te forceras pas. Tu arrêteras et tu ne culpabiliseras pas.

Elle a pris mon père et Thésée à témoin. Qui ont approuvé. Thésée qui préfèrerait que son enfant soit allaité mais qui depuis quelques semaines sent chez moi la pression monter (de lait, haha).

A l’entretien pré-natal, j’ai dit à la sage-femme que je souhaitais allaiter, que si ça marchait tant mieux, que si ça ne marchait pas, tant pis. J’ai dit que j’avais vu les dégâts occasionnés par la culpabilité de ne pas y arriver chez ma sœur et mon amie Diane. Janis a demandé à Thésée ce que lui souhaitait et il a répondu que c’était moi qui déciderais. Janis a délicatement mentionné le rôle de soutien qu’il avait à jouer si je me décourageais. Sans que je me sente jugée ou forcée, elle a dit que ça valait le coup de persévérer. Qu’il y avait souvent un cap à passer, évidemment pas au détriment de mon moral.

Il y a trois mois donc, je me prodiguais le même conseil que me donnerait ma mère un trimestre plus tard, je pensais que la culpabilité en cas d’échec ne passerait pas par moi. Il y a trois mois, Janis avait aussi noté dans mon dossier « péridurale +++ » alors qu’aujourd’hui je compte essayer de m’en passer. Ça, c’est une autre histoire mais ça illustre tout autant l’évolution de ma pensée. Mon pressentiment était fondé quand, au moment de titrer mon blog, l’idée du cheminement s’est imposée.

Avec lucidité, je réalise aujourd’hui combien la frustration serait grande de ne pas y arriver et que même préparée à cette idée, la culpabilité viendrait inévitablement s’insinuer. Parce qu’en quelques mois de grossesse, à force de cheminement personnel et sous l’influence du corps médical et des lectures qu’on est amené à faire, on intègre bien le fait que le lait maternel est la meilleure nourriture qu’on puisse donner à son nouveau-né. On a donc vite fait de penser que l’on sera une mauvaise mère si on en vient à renoncer.

Il est tout à fait possible que l’allaitement se passe bien. Il est tout aussi (voire encore plus) probable que l’on rencontre des obstacles. Comment les dépasser ? Comment trouver les ressources pour persévérer dans ce moment de vulnérabilité qu’est le post-partum ? Quand et comment savoir renoncer, en évitant regrets et culpabilité ?

En anticipant peut-être.
En se documentant en amont, on comprend comment ça marche, on prend connaissance des problèmes qui peuvent se poser et donc des solutions proposées. En préparant son entourage, et tout particulièrement son conjoint, il sera plus à même d’apporter le soutien approprié.
Ce soutien consiste je crois à : accepter et respecter le choix initial que la femme a fait (cela vaut tout autant envers celle qui décide de ne pas allaiter), la soutenir dans ce choix et cette démarche, l’encourager dans les moments de fragilité, la laisser exprimer ses doutes et sa souffrance, l’accompagner dans sa décision qu’elle soit de persévérer ou de renoncer.
Ce soutien doit être un accompagnement et jamais une injonction à faire ou ne pas faire. Par inquiétudes, par certitudes, nous croyons souvent qu’il est de notre responsabilité de conseiller nos proches sur la conduite à tenir. Nous cherchons à relativiser, parfois à minimiser les difficultés, pensant qu’elles paraitront moins pénibles. Nous exerçons ainsi, consciemment ou non, une pression supplémentaire sur celui qu’on essaie de décharger d’un poids. Nous oublions qu’il est plus facile de regretter une décision qui nous a été dictée qu’une décision qu’on a prise. La femme qui vient d’accoucher peut être vulnérable et c’est précisément pour cette raison qu’elle ne doit pas être infantilisée et privée de ses arbitrages.